The body is with the king, but the king is not with the body

Texte, dalle blanche composée exclusivement de peinture acrylique 30×30×5 cm, à Living Room, group show, cur. Samuel Gross, ArtGenève, 2015.

Dans ce premier paragraphe à vocation purement introductive, il s’agira d’abord d’expliquer à un potentiel lecteur que le pavé blanc ici présent est un bloc exclusivement composé de peinture acrylique blanche. Il faut savoir que les 12 litres d’acrylique qui le constituent suffisent largement à recouvrir une surface de 140 m2, ce qui permet donc de voir la superficie de l’exposition Living room compressée dans un prisme droit à base carrée de 30 cm de côté et de 5 cm de haut. Bien entendu, tout le monde sait parfaitement que le carré de 30 cm de côté (autrement dit, un pied) est à l’architecture à  peu près ce que le bit est à l’informatique, une unité de mesure basique.

Après avoir été informé de toutes ces données, on pourrait facilement être pris par l’envie de comparer ce bloc d’acrylique à une sorte de spectre. Aussi bien, d’ailleurs, au sens physique de ce qui est produit par la lumière blanche une fois décomposée dans un prisme, qu’au sens commun d’une apparition fantastique fréquentant de manière assidue les vieux châteaux et les cimetières.

Il devient alors intéressant de songer au déploiement fantomatique d’un tel bloc d’acrylique, ce double aux contours irréels tapissant d’une couche blanche l’espace de Living room, voilant comptoir et chaises sous un linceul enveloppant.

L’ombre du monochrome semble maintenant planer sur toute la pièce. L’impression tenace que provoque ce redoublement tient peut–être de ce que le spectre hante plus encore les esprits que les lieux. Ainsi, le monochrome, loin d’être un simple ectoplasme pictural, prend une certaine épaisseur aux yeux du spectateur. De par son unité linguistique ambiguë, il crée l’illusion de sa réalité sans que jamais ne soit comblée la distance métaphysique qui le sépare de nous.

Entre corps terrestre mortel, et corps politique immortel, et au–delà de la séparation classique du corps et de l’esprit, de l’apollinien et du dionysiaque, du cosmique et du cosmétique, du plasmique et du plastique, le paradoxe inhérent à la symbolique du spectre, souligné ici par la célèbre énigme de Hamlet sur les deux corps du roi, forme un pont entre ces deux éléments contradictoires. Leur association libère l’énergie nécessaire pour la formation d’un nouveau corps qui les entraîne dans une zone de mystification ambulante, porteuse d’histoires infinies.

Chose foncièrement tragique donc, à la fois immatérielle et concrète, illusion et réalité, image d’un passé héroïque révolu et modèle pour l’avenir, incarnation de la loi en même temps que de sa transgression, ce bloc de pure peinture blanche est, tel le fantôme de Hamlet, un symbole multiple. Incarnant le lieu des contradictoires réunis à la croisée de tous les chemins du réel et de l’imaginaire, l’être des frontières par définition, le fantôme du sens, c’est ce troisième corps, aussi matériel, plastique que virtuel, cosmique et potentiellement aussi large que l’univers ; celui du monochrome absolu : incarnation irréalisable qui pourtant se réalise à chaque instant.

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