Envoyer un monochrome absolu de 360 cm3 en orbite non géostationnaire au-dessus de la terre entre dans une logique évidente aux conséquences esthétiques considérables : celle de voir la peinture enfin débarrassée de son support, le support le plus difficile à éradiquer à l’échelle terrestre étant la gravité. Il s’agirait alors de la première œuvre d’art satellisée.
Une sorte de fascination pour les choses de l’espace jalonne l’esthétique moderne, on le voit par exemple avec le mouvement Spatialiste, ou bien le Black Mountain College et des personnes comme Buckminster Fuller, ou encore à travers la contre-culture et le Whole Earth Catalog. Cette contingence entre art progrès de l’aérospatiale, tient peut-être de ce que les milliards de point de fuites simultanées qu’offrent ces nouveaux domaines scientifiques ont largement contribué aux constructions idéologiques occidentales. Et il semble que ces histoires de conquête spatiale connaissent à l’heure actuelle un regain d’intérêt, on peut le constater avec le succès de films comme Interstellar aussi bien qu’avec les récentes décisions de la NASA, qui, en envisageant de créer des vols commerciaux dans l’espace, participe à la démocratisation du tourisme spatial.
Cependant, si ce projet s’inscrit aisément dans un angle théorique assez plaisant, envoyer un monochrome dans l’espace n’est pas une chose facile.
La première difficulté d’une telle entreprise est d’ordre technique : il faudra mettre le monochrome dans un lanceur capable de l’envoyer en orbite comprenant un mécanisme de largage, c’est-à-dire que le lanceur devra être équipé d’une commande, d’un actionneur, de filerie… Puis il s’agira de le photographier flottant dans le vide. On peut aussi envisager qu’il soit lancé manuellement par un spationaute dans un évènement photographié et médiatisé, à l’occasion d’une sortie spatiale programmée pour quelque autre but plus scientifique, ce qui aurait l’avantage de ne pas entraîner de réel coût supplémentaire.
Il faut néanmoins considérer que, d’une façon ou d’une autre, toute cette procédure engendre des coûts très élevés, il s’agira donc en premier lieu de trouver un sponsor et de valoriser l’action d’un point de vue culturel et symbolique. Et c’est envisageable en regard d’autres projets qui ont été réalisés, comme par exemple, la première livraison de pizza dans l’espace sponsorisée par Pizza Hut par la NASA, ou encore l’envoi d’une voiture Tesla pour la mettre en orbite sur Mars par SpaceX. En comparaison, ce projet d’art spatial paraît plutôt réalisable, car il s’agit finalement d’un objet de taille et de prétentions modestes à envoyer en orbite géostationnaire.
La deuxième difficulté consiste en ce que certaines législations interdisent de jeter des objets dans l’espace. Même si il semble que tout le monde y jette impunément n’importe quoi (au point que la liste de débris et de déjections diverses semble déjà impossible à dresser quelques décennies seulement après l’avènement des premières missions spatiales…), dans le cadre d’une œuvre d’art, il est certain que cela posera certains problèmes d’ordre éthique. Il s’agira donc aussi d’obtenir des autorisations spéciales pour ce jeté de monochrome.
Aussi certaines institutions comme l’ESA (agence spatiale européenne), l’ISSI (International Space Science Institute) à Berne, ou le CNES (agence spatiale française), certains lanceurs comme Arianespace (lanceur européen), Space X (lanceur américain), DNEPR (lanceur russe spécialisé dans le lancement de petits satellites) ainsi que certaines universités en relation avec les institutions (particulièrement en France et en Italie) seraient susceptibles d’être intéressés par une telle entreprise culturelle.
Envoyer une œuvre d’art dans l’espace semble une longue et complexe entreprise. Aussi, certaines solutions intermédiaires, peuvent, plus ou moins provisoirement, garantir l’apesanteur à un monochrome absolu.
Par exemple il y a plusieurs simulateurs à l’EAC, un centre d’entrainement pour les astronautes qui dépend de l’ESA européens situés à Cologne en Allemagne. L’EAC se visite, et en supposant que je puisse obtenir une autorisation, permettre au monochrome de s’entrainer dans un simulateur pourrait se révéler intéressant.
L’Airbus A310 ZERO-G, exploité par la société Novespace (spécialisée dans le vol dit « parabolique ») compense la gravité et permet d’effectuer des simulations en conditions de micropesanteur. Ces vols « 0g » sont accessibles au grand public : une compagnie du nom de Airzerog fournit des billets à 6000 euros.
Une société américaine du nom de Bigelow Aérospace dont l’activité consiste à exploiter des stations spatiales à des fins commerciales, loue à des particuliers des espaces dans des stations à des prix démentiels (c’est-à-dire des prix s’exprimant en dizaines de millions de dollars). Les personnes très riches désireuses, par exemple, d’envoyer leurs peluches et leurs photos de mariage dans l’espace peuvent dorénavant, grâce à Bigelow Aérospace, obtenir satisfaction. Dans le cas d’un monochrome absolu, envisager de se faire sponsoriser par de telles entreprises pourrait peut-être s’avérer judicieux.
Un CubeSat est un format de nano-satellite crée avec des composants banalisés dans le but de diminuer ses coûts de fabrication et de lancement (selon Wikipédia, le coût de fabrication et de lancement d’un CubeSat serait seulement de 150000 dollars !). CubeSatShop est une entreprise à l’initiative d’ISIS (société hollandaise spécialisée dans la fabrication de petits satellites) qui vend sur internet des kits pour fabriquer des nano-satellites. Une telle entreprise pourra surement me renseigner sur les coûts et le protocole à suivre pour accrocher un petit objet à un lanceur et pour l’éjecter.
En plus du CNES cité plus haut, qui serait susceptible de me renseigner sur les législations spatiales relatives à un tel objet, il y a, à Vienne, l’UNOOSA (Bureau des affaires spatiales de l’ONU), une institution qui gère notamment le registre des immatriculations des objets lancés dans l’espace, ainsi qu’une partie de l’ensemble des règles relatives aux activités spatiales. Rencontrer des personnes travaillant à l’UNOOSA serait aussi pertinent pour comprendre les tenants et les aboutissants de toutes ces lois spatiales.
Bien entendu, à ce stade, il est impossible de ne pas reconnaitre qu’un projet à la fois si délirant d’ambition et si simple conceptuellement puisse ne pas aboutir concrètement, et rester sur un plan purement spéculatif. Mais je pense que la démarche, les recherches, et les découvertes qu’il est susceptible de générer peuvent s’avérer aussi intéressantes que sa réalisation pratique, surtout en regard de mon travail en général, qui, lui aussi, comprend une très large part de simulation.
Pour finir, il me semble aussi important de souligner les cotés parfois absurdes et dérisoires de toute cette dépense infinie d’argent inhérente à la conquête spatiale, de toutes ses innovations techniques, parfois commerciales, souvent militaires, en partie inutiles, comprenant tant d’échecs scientifiques, et absolument aucune démarche artistique.
